Site documentaire sur l'histoire des Camelots du Roi

Site relatant l'histoire des Camelots du Roi de 1908 jusqu'à aujourd'hui.

06 avril 2008

Les Camelots du Roi lors des inondations de Paris en 1910

             Les circonstances, qui leur refusaient la grande lutte désirée, réservaient aux Camelots du Roi une tâche qu’ils n’avaient pas prévue. Elles leur offrirent, au cours de l’année, l’occasion d’une « campagne » d’un nouveau genre qui, poursuivant un objet désintéressé, devait avoir, indirectement et sans que nous l’ayons cherché, des résultats aussi utiles pour nos progrès devant l’opinion qu’en avait eu la campagne contre Thalamas, dont elle fut en quelque sorte la contrepartie. Ce fut la campagne du sauvetage où les Camelots de Roi prodiguèrent leur dévouement pour secourir les victimes des grandes inondations de 1910.

Le sauvetage et le ravitaillement.

           Depuis quelques jours, le désastre grandissant jetait l’alarme dans Paris et sa banlieue où les eaux, d’heure en heure, envahissaient des nouveaux quartiers, submergeaient de nouvelles localités. Le gouvernement, dont la coupable imprévoyance avait partout ouvert les voies au fléau, se trouvait désemparé devant lui. Il faut avoir visité, comme nous le fîmes le soir du 28 janvier, les abords d’Alfortville, et le lendemain, dans Paris même, le quartier de Javel, pour se faire une idée de l’abandon sinistre dans lequel se trouvèrent à ce moment les populations sinistrées. Sans doute, les mariniers et les soldats employés au sauvetage étaient pleins de dévouement et de zèle, mais le matériel,  les barques,  les logements,  les vivres manquaient partout. Et lorsque les maigres secours officiels arrivèrent, il fallut, avant qu’ils parvinssent aux nécessiteux, que notre belle administration centralisée eut terminés la longue série de ses « rapports ». De longues files de pauvres gens affamés ou sans abris assiégeaient les mairies et les commissariats où l’on se contentait souvent de rendre « bonne note » de leurs demandes, où on leur remettait parfois, après de longues attentes, des bons de pins insuffisants. C’est surtout en parant immédiatement aux besoins urgents, c’est en allant porter des vivres aux malheureux dans leurs maisons cernés par les eaux, que les Camelots du Roi rendirent un service capital.

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Les Camelots du Roi lors des inondations de Paris en 1910,

au service des sinistrés.

                A Alfortville, où la première arriva le jeudi soir 27 janvier, elle fit des débuts particulièrement dangereux. Pendant que Poirier, Saint-Martin et quelques autres s’installaient à la mairie pour quelques jours, embauchés dans le service de M. Vivier, directeur des Ambulances Françaises et vieux ligueur d’A.F., Dorange, Lucien Martin, etc., s’engageaient comme rameurs sur les barques chargées de chasser les maraudeurs, au milieu d’une nuit profonde, sur l’immense plaine d’eau, semée d’écueils cachés et de courants violents, qui recouvrait Alfortville.

               Au Gros-Caillou. Le vendredi 28 janvier, les Camelots du Roi furent les premiers à organiser les secours dans le quartier du Gros-Caillou où l’inondation venait d’apparaître. Sous la direction de M. Joseph Ménard, le sympathique conseiller municipal, et avec le concours de Mme la comtesse de Béarn, qui leur offrait son hôtel comme permanence, Maurice Tissier, M. Couprie, Lucien Martin, Edmond de Rigaud, Georges Morizot, Pierre de Lange, etc., aidèrent à établir la passerelle de planches et l’appontement au coin de la rue St Dominique et de l’avenue Bosquet, puis se servant tantôt d’un tombereau, tantôt d’une barque, commencèrent les transbordement et le ravitaillement à domicile des sinistrés, lequel ne s’opérait pas sans difficultés. Pendant quinze jours, les Camelots du Roi se relayèrent à ce poste : Pierre d’Autremont, Henri

Ménard, Dorange, Morziot, Lucien Lacour, les frères Récamier, Fageau, Roger de Vasselot, Joseph Jalade, etc., avec quelques personnes secourables comme nos amis le vicomte d’Arjuzon et le comte Louis de Savigny de Montcorps, ou comme ces deux jeunes gens : G. et T., venus de Saint-Denis, dirent-ils, « pour aider les Camelots du Roi », assurèrent le ravitaillement en pain, viande, lait, charbon, vêtements, etc., des sinistrés de ce quartier.

                A Grenelle et Javel, particulièrement éprouvés, Mme la marquise de Mac-Mahon et les dames royalistes avaient déjà organisé l’admirable dispensaire de la rue d’Ouessant. Dès le 28 janvier, une équipe de Camelots du Roi (Maurice Tissier, Victor Dubisson, Trabaud, Th. De Fallois, Lucien Martin, Freyder, etc.), fut dirigée sur ce quartier où elle commença le ravitaillement. Le lendemain, nous amenâmes à M. Bouvier, commissaire divisionnaire qui y dirigeait les secours, et qui acepta notre aide de grand cœur, deux radeaux et des vivres en abondance avec de nouvelles équipes de camelots. C’était Lucien Lacour, Dubloc, Vives, Gerbaud, Magnier, P. de Lange, Mazaud, Armand Hubert, Reiber, Arpentinier, Le Quen d’Entremeuse, Hannier, Dauvilliers, Gross, Simart, etc., dont quelques-uns furent relayés le lendemain par Marius Plateau, Junié de Vienne, Poirier, Lavagne, les frères Lefèvre, etc. Un jeune étudiant bonapartiste, Germain Pelouse qui avait tenu à se joindre à eux, rendit aussi de grands services. Ils avaient établi leur permanence dans un café de la rue de la Convention, et de là ils rayonnèrent pendant deux jours et une nuit dans les petites rues inondées de ce quartier, où la misère était si profonde qu’on y entendait parfois des coups de feu, signaux de détresse des sinistrés bloqués par le fléau. Montés sur de frêles embarcations qui parfois chaviraient dans l’eau profonde, les Camelots du Roi inlassables pénétraient dans les cours des cités ouvrières, dans les réduits les plus inaccessibles pour porter chez les pauvres gens des pains, de la viande, de gros sacs de charbon, et même (il y avait parmi eux des étudiants en médecine) pour donner des soins médicaux. On verra plus loin comment cette œuvre admirable fut brusquement interrompue, à Javel, le 30 janvier, par l’odieux guet-apens que nous tend la jalousie des républicains avec la lâche complicité d’un commissaire.

                A Clichy. Le jour même du guet-apens de Javel, que quelques-uns des Camelots qui y avaient échappé et quelques autres se rendirent à Clichy. C’était Plateau, Martin, Lacour, Trabaud, Hié, Lavagne, Dividis, Genesteix, Pelouse, Varenne et les Camelots de la localité. Ils se mirent à la disposition du maire qui leur donne un comptoir dans le marché pour la distribution des vivres et des barques pour le ravitaillement à domicile. Les jours suivants, d’autres vinrent : Vivet, Hannier, J. de Trincaud la Tour, Jules de Trévillers, Coiffart, etc. Sous la direction de Lucien Martin, transformés en boulangers, et bouchers, en charbonniers, en laitiers, ils travaillèrent sans relâche pendant huit jours à la grande satisfaction de la municipalité à laquelle les bons Martin donnés par elle aux sinistrés apportaient un secours capital. Chaque jour, en moyenne, mille livres de pain, quatre cents livres de viande, trois cent litres de lait, cinquante livres de poisson, quatre-vingt livres de charcuterie, des milliers de kilos de charbon, etc., sans parler de vêtements et des chaussures, étaient ainsi distribués par nos amis.

                Mais à ce moment, les équipes de Camelots du Roi se multipliaient sur tous les points où l’inondation avait porté ses ravages.

                A Neuilly, leur admirable doyen, le baron Tristan Lambert avait, dès la première heure, conduit les Camelots de lieu au secours de leurs concitoyens sinistrés. Avec Maurice Maignen, Le Coz, Le Bourhis, Carlier, de Tréverret, Louis Maignen, Maudens, Moutard, Queille, Vieillard, Yves Real del Sarte, Maurice Lallemand, etc., il explora en barque les quartiers les plus éprouvés de Neuilly, de Courbevoie et de l’île de la Grande-Jatte, semant partout les secours en nature et en espèces. Dans l’île de la Jatte, la misère était épouvantable : les habitants couchaient dans la boue et ne recevaient du gouvernement que de vagues promesses… d’enquête. Le baron Tristan Lambert et ses compagnons qui, pendant trois semaines, continuèrent leurs courses bienfaisantes, y revinrent souvent, et furent les sauveurs de ces pauvres gens qui leur témoignaient d’ailleurs une reconnaissance touchante.

                Dans la région de Gennevilliers et d’Asnières, une équipe, conduite par notre ami M. de Perrinelle, avait installé une permanence dès le 31 janvier. Coiffart, Pelouse, Dupuy, Trabaud, Gross, Guyon, Caignart de Mailly, Jalade, Guérin, Verschote, Coutard, Gaston Para, de V., Leclercq, etc., s’y relayèrent sans relâche pendant plusieurs jours sous la direction de Dubloc qui, sérieusement blessé à la main au cours des opérations de ravitaillement, demeura cependant à son poste, aggravant ainsi son mal, jusqu’au moment où cette région et celle de Vileneuve-la-Garenne, où l’équipe s’était transportée ensuite, n’eurent plus besoin de secours. Quelques jours plus tard, une autre équipe avec Marcel Freyder, Gross, Guyon et de V., ravitailla pendant quatre jours le Petit Gennevilliers.

                A Charenton, Duval, J de Trévilliers et Berthaut avaient remplacé la première équipe dans les ambulances de M. Vivier. Au Faubourg Saint-Antoine, M. Bailly et les camelots du XIIe, Reiber, Stévenin, Gros, Paul Leroy, R. Tournay, Coutard, Sousporte, R. de Vasselot, Sauvat, etc., s’étaient mis à la disposition des sœurs de Nevers  et  du  Comité  de  secours  qui  s’était  formé  avec  des personnalités de tous les partis. Ils y restèrent, aidant à la distribution des vivres et des vêtements, tant que leur concours fut utile. De même au XIIIe arrondissement (quartier de la gare), Guy de Boutellier, Roger et Gaston de Vasselot, Gerbaud, Joubert, etc., prêtaient leur concours à l’œuvre de secours organisé à la permanence du Comité royaliste par Mmes de Vasselot, de la Soudière, Mlle Dadu, etc.

                A Levallois-Perret, le ravitaillement avait été entrepris dès le 30 janvier, sous la direction de Caignart de Mailly, par les Camelots du XVIIe arrondissement et ceux de Levallois. Victor de Seilhac, Stévenin, Norbert Pinochet, Leclercq, Gross, V., Varenne, R. Allotte de la Fuye, Henri Hamon, Fernand Laurent, Eugène Brun, Maurice Tourneur, Sauville, Georges Charles, Fred, Gandel, rené Richard, etc., y participèrent. Pendant quinze jours, les nombreuses familles entassées dans les pauvres cités ouvrières des rues Martinval, Marjolin, etc., reçurent d’eux la pain, les vivres et les vêtements dont elles manquaient. On verra comment, là encore, la jalousie officielle, la haine des républicains, essayèrent, vainement cette fois, d’arrêter l’œuvre de nos amis et les empêcher de secourir les malheureux.                

A Issy-les-Moulineaux, la soupe populaire.

Dans cette localité, les mêmes obstacles devaient être opposés, sans plus de succès, au dévouement des Camelots du Roi. Pierre de Lange, le 1er février, y avait conduit une équipe composée de Armand Hubert, Duval, Georges Leleu, Rebert, Rabourdin, de la Colombière. Dans la suite, Marcel E., Léon Graves, Boulanger, Massieu, Vasier, Courtuéjouls, Rémy Gudin, Julien Montfort, Noël, Moutard, se joignirent à eux. Pendant les premiers jours, malgré l’opposition du maire, et avec l’aide d’un brave ouvrier socialiste, M. Duvost, ils ravitaillèrent en barque les sinistrés. Puis quand les eaux eurent baissés, ils installèrent au milieu du quartier le plus éprouvé, dans un local offert par un habitant, M. Poulaillier, une soupe populaire d’Action française.

                Cette soupe populaire fonctionna pendant quinze jours. Duval et mme Duval, Julien Montfort et mme Montfort, P. de Lange, Marcel E., de la Colombière, Léon Graves, etc., qui s’occupaient de préparer et de servir les repas, aidés souvent dans leur tâche par une dévouée ligueuse de paris, mme Dupuis, y déployèrent une activité admirable. Au bout de peu de temps, notre Soupe arrivait à servir par jour mille repas composé de bouillon, viande, pain et légumes. Au total, pendant ces quinze jours, elle fournit exactement 11.388 repas et assura la subsistance régulière de 172 familles comprenant 822 personnes.

                Elle fut ainsi d’un secours inappréciable pour la population ouvrière d’Issy, éprouvée non seulement par l’inondation, mais pas le chômage qui en fut la suite, et quand nos amis quittèrent Issy, le 20 février, ce fut au milieu d’une émouvante démonstration de gratitude et de sympathie.

                La banlieue en amont de paris ne devait pas être oubliée. Pendant toute la première quinzaine de février, la région qui avoisine Villeneuve-Saint-Georges et qui avait cruellement souffert fut sillonnée par des équipes de camelots du Roi.

                A Athis-Mons et Viry-Châtillon. Armand Hubert, Trabaud, deluigé, Ducrocq, Hannier, Reber, André Royer, s’installèrent le 4 février à la mairie d’Athis, où la municipalité reconnaissante s’appliqua à faciliter leur tâche. Ils y distribuèrent chaque jour des vivres et du charbon. A Viry-Châtillon, leur permanence était fixée chez les sœurs dominicaines de Béthanie, qui leur prêtèrent également un dévoué secours.

                A Valenton et à Vigneux. Dans la matinée du 6 février, Albert Bertrand, secrétaire adjoint des Etudiants d’Action française, J. de Trévilliers, R. Vathelet, Reygondaud, Rozières, Saguez, etc., ravitaillaient les sinistrés de Valenton. Dans l’après-midi, ils se dirigeaient sur Vigneux, où notre ami M. Léveillé présentait les Camelots du Roi au conseil municipal en séance. Nos amis revinrent les jours suivants distribuant à leur permanence ou à domicile des quantités considérables de vivres.

« Nous étions bien sûrs, leurs disaient les ouvriers terrassiers syndicalistes révolutionnaires, que si une organisation politiqué nous portait secours, ce ne pouvait être que les Camelots du Roi ». Et ils remarquaient que le gouvernement n’a été prompt à s’occuper d’eux qu’en août 1908… pour les fusiller…

                A Argenteuil enfin, notre ami Eno et les Camelots du lieu vinrent en aide à leurs citoyens. Ajoutons qu’en dehors des équipes régulières, beaucoup de Camelots du Roi participèrent au sauvetage, et bien des secours individuels furent envoyés par eux là où le besoin en était signalé.

                On voit qu’il n’y a guère d’endroit atteints par le fléau où les Camelots du Roi ne soient passés. Les équipes étaient organisées rapidement à la permanence générale où, avec Maurice Tissier, Edmond de Rigaud, Jean Dorange, Marius Plateau, Dubloc, nous nous relayâmes sans trêve. L’automobile de Mme Bazin, mis aimablement à notre disposition, nous permettait de communiquer rapidement avec les diverses équipes de Paris et de la banlieue.

                La générosité des souscripteurs qui s’inscrivaient sur les listes de l’Action française, nous permit de faire face à tous les besoins. Des dons en nature vinrent compléter les souscriptions pécuniaires. Les maisons Ausseur et Lacour nous construisirent des radeaux ; la maison Doyen nous offrit des beaux canots pliants en toile goudronnée. La maison H. Lemaire envoyé, pour la soupe populaire d’Issy, des caisses d’oranges et de dattes ; la maison Moulin de la charcuterie. M. Labie, cultivateur à Léglantier (Oise), nous adressa des sacs de légumes. De Tours et de Bordeaux arrivèrent des barriques de vin, etc., etc. Quant aux vêtements et aux chaussures, ils affluèrent de toutes parts.

                A leurs secours, à leurs dons, les Camelots du Roi surent ajouter un bien inestimable : la délicatesse dans la manière de secourir et de donner. Ils n’allaient pas dans les quartiers inondés pour faire de la propagande politique, mais seulement pour aider leurs semblables. « Nous sommes venus à vous, disait Pierre Lange aux sinistrés d’Issy, parce que tous les français son frères et doivent se secourir dans le malheur. Nous l’avons fait sans intérêt, car si le maire Meyer veut garder le monopole de l’assistance affin d’obliger les malheureux à voter pour lui, nous, nous ne demanderons jamais vos voix en échange de nos secours, nos idées mêmes nous interdisant des visées électorales ». Et parmi les nombreux témoignages de gratitude qui nous furent adressés : lettres des Sociétés de la Croix-Rouge, des curés, des maires, des sinistrés eux-mêmes, tous sont unanimes pour louer le tact des Camelots dans leur tâche. « Ce qui nous a le plus touchés, nous écrivait un ouvrier de Vigneux, c’est qu’il n’ont pas voulu profiter de la situation : ils se sont tus ». S’il y a eu « propagande », elle a été toute entière dans les réflexions spontanées faites par les sinistrés après le départ de nos amis.

On savait seulement qu’ils étaient Camelots du Roi. Ils avaient le droit et le devoir de se nommer, afin d’éviter que leur dévouement fût exploité par d’autres : anonyme, le gouvernement se fût volontiers attribué ce dévouement, et aussi le maire misérable qui voulait que nous lui remettions nos secours pour en faire lui-même la distribution ! Mais que les Camelots du Roi se montrassent comme les meilleurs et les plus actifs amis des malheureux, c’est ce que les républicains (qui dans ses circonstances n’avaient songé qu’à pérorer) ne pouvaient souffrir. Que ces jeunes gens, représentés par la presse ignoble comme des « muscadins » élégants ne songeant qu’à jouir, à crier ou à cogner sans raison, apparussent aux populations sous un jour qui risquait de déranger les idées, c’est ce qui était intolérable. La presse jalouse fit bien la conspiration du silence sur leur conduite, mais cela ne suffisait pas. A plusieurs reprises, la jalousie basse et féroce des républicains essaya de la violence pour empêcher leur dévouement et faire cesser un scandale qui lui paraissait un malheur plus grave que l’inondation encore.

Les Incidents.

                Le premier incident se produisit à Javel le 30 janvier. Depuis deux jours, les équipes de Camelots du Roi y avaient fait des merveilles. Le gouvernement d’une part, le député Chauvière de l’autre en prirent de l’ombrage. Un guet-apens fut préparé.

                Ce jour là étant un dimanche, Louis et Paul Lefèvre, Camelots du Roi du XVe arrondissement, vendaient comme d’habitude l’Action française près de l’église de Grenelle. Le commissaire de police Bordes, franc-maçon et politicien notoire, qui la veille avait eu recours à nos sauveteurs, s’avança vers les vendeurs, accompagné d’une bande de cinquante apaches, agents électoraux de Chauvière, et prétendit interdire la vente du journal. No amis ayant refusé, les apaches, excités formellement par le commissaire, se jetèrent sur eux et Louis Lefèvre fut grièvement blessé d’un coup de sabot à l’œil droit.

                La bande d’apaches, suivant le commissaire Bordes qui semblait vouloir se rendre populaire auprès d’elle, se porte alors rue de la Convention à la permanence des Camelots sauveteurs. Là se produit une scène de sauvagerie ignoble. Aux cris répétés de : « A mort ! A l’eau ! » les misérables se précipitaient sur nos amis surpris et dispersés à ce moment par les opérations du ravitaillement. Ils les frappent à coup de poings, à coup de pieds, à coup d’avirons. La permanence est envahie, le pain et nos vivres pillés. 

                Le commissaire Bordes est toujours au milieu des assaillants : « On peut vous casser la gueule, dit-il très haut à Dubloc qui lui reproche sa conduite, je ne ferai rien pour vous protéger. » Les apaches ont entendu et pourchassent les Camelots en criant « Arrêtez-les ! le commissaire a dit qu’il fallait taper dessus ! Comme Lucien Martin et Trabaud descendent de la barque, le misérable Bordes les désigne aux agresseurs : « Ceux-là aussi sont des Camelots : ils ont ravitaillé ce matin ». Nos amis s’adossent au mur et se défendent énergiquement, mais les malfaiteurs se jettent sur leur barque de toile goudronnée, la crèvent à coups de couteau et jettent les provisions à l’eau. Peu d’instants après Lucien Lacour revenant également d’une tournée, les vêtements trempés, doit sortir son révolver pour se faire respecter. Marcel Freyder, attaqué à l’improviste, a la jambe démise. Georges du Perrien, qui rapportait une jatte de lait à la permanence, a la lèvre fendue, et, sans comprendre ce qui arrive, voit le commissaire lui-même s’élancer sur lui et lui porter un coup de poing qui l’étourdit. Il veut s’échapper par la passerelle installés au-dessus de la rue inondée : on le poursuit et on le jette à l’eau. Les spectateurs, les soldats, les agents eux-mêmes, subordonnés du misérable Bordes, manifestent leur indignation.

                Dans le courant de l’après-midi, Théodore Fallois qui, ignorant tout, venait prendre son service au sauvetage, fut victime d’un piège dressé par le propre neveu de Chauvière et assailli par la même bande. Les apaches de la république, ayant complété leurs exploits par le pillage d’un marché voisin, s’étaient installés pour boire dans cette même permanence où pendant deux jours le dévouement admirable de nos amis avaient organisés des secours dont les malheureux sinistrés du quartier étaient désormais privés.

                Le 4 février, c’est à Issy-les-Moulineaux que le dévouement des Camelots du Roi se heurta à l’intolérance républicaine. Le M. Mayer, maire d’Issy, avait la prétention de garder pour lui le monopole exclusif de l’assistance. La charité privée était interdite dans la commune et aucun secours ne pouvait être donné à ses administrés sans avoir passé par ses mains. Il pouvait ainsi s’attribuer le mérite de tous les dons ; puis il ne laissait les secours arriver qu’aux nécessiteux qui étaient ses électeurs, et, affamant les autres, les obligeaient à le devenir ; enfin, ce bon Meyer chargé de remettre les secours pécuniaires aux sinistrés, se réservait de guider l’emploi de cet argent et de forcer les malheureux à le dépenser en achats à sa propre maison de commerce.

                Lorsque ce maire apprit que les Camelots du Roi ravitaillaient les sinistrés d’Issy, il lança la police à leurs trousses. Au retour d’un de leurs voyages en barque vers les pauvres massures inondées, Pierre Lange, Duval et leur équipe trouvèrent des agents qui leur interdisaient de rembarquer. Fort de leur droit, ayant d’ailleurs promis de porter du pain, des vivres et des médicaments à quantité de pauvres que la mairie laissait manquer de tout et dont la liste leur avait été fournie par la paroisse et par les Petites Sœurs des pauvres, nos amis ne tinrent aucun compte de cet ordre. Montés sur une barque que leur avait procuré un brave ouvrier, d’ailleurs radical-socialiste, nommé Duvost (lequel devait par là encourir les lâches vengeances du maire), ils poursuivirent le ravitaillement. Au milieu de leur tâche, la police vint les arrêter. Ils exhibèrent leur laissez-passer de la Préfecture et des permis spéciaux délivrés par un conseiller municipal d’Issy ; ces pièces, qui étaient leur propriété, furent confisquées ainsi que leur barque. Eux-mêmes furent conduits au poste où, malgré leur insistance, on refusa de dresser procès-verbal de leur arrestation.

                Voulant faire preuve publique d’un aussi monstrueux abus de pouvoir, je me rendis le lendemain à Issy avec un canot Doyen. Sans nous cacher, nous le mîmes à l’eau et nous montâmes Pierre Le Lange et moi, avec des provisions pour le ravitaillement. Nous n’avions pas fait cent mètres que nous étions arrêtés sur l’ordre du maire Meyer qui, ayant été prévenu, avant lancé à la poursuite de notre canot une grande barque montée par les agents. A Issy les barques ne servaient pas à sauver les inondés qui pourtant en auraient eu besoin : elles servaient à arrêter les sauveteurs. Comme la veille, on nous refusa, contrairement à la loi, le procès-verbal que nous réclamions, pour faire constater notre arrestation arbitraire.

                Mais l’impudence du maire Mayer avait soulevé la réprobation générale de ses administrés. Ses agents nous avaient menacés, si nous poursuivions notre œuvre de charité, de nous faire rencontrer les apaches comme à Javel. Au lieu d’apaches nous vîmes le lendemain toute une population indignée se presser autour des Camelots du Roi en une manifestation spontanée et émouvante de sympathie. Les eaux ayant baissé, nous installâmes à Issy notre Soupe populaire qui, pendant quinze jours, rendit d’énormes services. Quand nous quittâmes la ville, le 20 février, toute une foule auprès de laquelle nous n’avions jamais fait pourtant aucune propagande politique, nous accompagne à travers les rues aux cris de : Vive le Roi !

Les 8, 9 et 10 février des incidents analogues se produisirent à Levallois-Perret. Caigniart de Mailly et son équipe ravitaillaient des rues sinistrées au moyen d’une voiture à bras sur laquelle étaient chargés les vivres et qui portait une petite pancarte avec l’inscription : Camelots du Roi. Cette inscription ayant déplu à un ivrogne, un gendarme, malgré les protestations des passants, conduisit nos amis au poste. Là, le commissaire Ragaine prétendit les obliger à enlever leur pancarte. Ils s’y refusèrent affirmant leur droit de mettre leur nom sur la voiture ; comme le Comité républicain ou comme la Croix-Rouge. Ils continuèrent le ravitaillement aux applaudissement du public.

                Le lendemain, sans qu’aucun nouvel incident se fût produit le commissaire Ragaine fît arrêter les Camelots du Roi au milieu de leur tâche. Comme les barques d’Issy, leur voiture à bras et sa pancarte furent séquestrées. On les retint eux-mêmes au poste toute l’après-midi et cependant, faute de pouvoir donner un motif légal, on refusa de dresser le procès-verbal et leur arrestation ! En revanche, on les menaça à leur tour de l’intervention des apaches, ces bons apaches, dernier secours des commissaires de police dans l’embarras !

                Nous n’avions pas à reculer. Le lendemain, 10 février, l’accompagnai à Levallois Caigniart de Mailly et ses compagnons auxquels s’était joint M. Franche, président du comité royaliste. Avec une voiture et une pancarte exactement pareilles à celle de la veille, nous parcourûmes les quartiers sinistrés, portant le pain et les vivres dans les cités ouvrières où régnait une misère profonde. Nous n’y rencontrâmes pas d’apaches, mais de braves gens reconnaissants et sympathiques, et, à notre grande surprise, nous pûmes défiler devant les agents sans être arrêtés. Le sir nous allâmes rentre visite à M. Ragaine pour lui réclamer les objets séquestrés. Nous trouvâmes un home beaucoup moins insolent que la veille : lui avait-on dit à la préfecture qu’il avait commis une gaffe , Il se contenta de déclarer qu’il nous laissait la responsabilité des incidents possibles. Caigniart de Mailly qui avait fait preuve, en toute cette affaire, de beaucoup d’énergie et de sang-froid répondit au commissaire qu’il ne le laisserait pas esquiver ses propres responsabilités. En fait aucun incident ne se produisit dans la suite, si ce n’est des manifestations et des adresse de sympathie. Une fois de plus, la ténacité des Camelots du Roi avait été victorieuse.

Les maisons de Vigneux.

                Sur presque tous les points où l’inondation avait porté ses ravages, les Camelots du Roi avaient porté les secours qui faisaient le plus défaut : les secours immédiats, et parfois, comme à Issy, les avaient plongés pendant toute la pénible période de chômage qui suivit la catastrophe. Il était au dessus de leur force de réparer toutes les ruines profondes que cette catastrophe avait causées. Sur un point au moins, ils voulurent faire un bien durable.

« Le bourgeois est l’ami de l’ordre, en ce sens qu’il a peur du bruit, de l’agitation, des manifestations, des omnibus renversés, des pavés déterrés, du bris des réverbères ; Mais l’arbitraire dans le gouvernement, la confusion des pouvoirs, les intrigues parlementaires, le pêle-mêle des idées, l’entorse aux lois, l’abus des majorités, le chaos dans les comptes, la corruption générale ne l’émeuvent guère. Son âme est comme la bourse : le moindre tapage l’alarme ; l’anéantissement de la vie morale ne l’affecte pas. Qu’il gagne de l’argent, que ses actions soient en hausse, il se retrouve ; qu’il perde, ou que son capital chôme, le monde, à ses yeux est sans dessus dessous ».

                Au Nord de Vigneux se trouve une grande pleine limitée, près de Villeneuve-St-George, par deux lignes de chemin de fer qui se coupent. Cette plaine évoque un sinistre souvenir. C’est là qu’en août 1908, Clémenceau et Briand lancèrent contre les terrassiers grévistes la charge meurtrière des cuirassiers. Près du croisement des deux remblais les ouvriers avaient construit des maisonnettes de bois si modestes fussent-elles, étaient des abris suffisants pour eux-mêmes et pour leurs familles souvent nombreuses. Elles formaient à la pote de Villeneuve le hameau de la Longueraie. L’inondation, qui couvrit la pleine de trois mètres d’eau, emporta toutes ces maisonnettes et les brisa dans l’angle contre le pont du chemin de fer. Quand les eaux se retirèrent on trouve à cet endroit un chaos indicible de planches, de meubles et de débris de toutes sortes, tristes restes des foyers détruits.

                Nous résolûmes de rebâtir ces maisons. « Là où la République a versé le sang ouvrier, disions nous, les royalistes reconstruirons les foyers. Ils n’auront pas besoin d’ajouter à cela une démonstration de la vérité politique : ce symbole suffira ».

                A peine exprimée, l’idée reçut un accueil enthousiaste. Les souscriptions de nos amis nous fournirent aussitôt les moyens d’acheter les matériaux. La maison Asseur et Hipp, la maison Launey, la maison Lacour nous envoyèrent généreusement des portes et des fenêtres. Des architectes offraient leur concours gratuit. Quant à la main d’œuvre, elle serait fournie avec le même dévouement désintéressé des Camelots du Roi qui, entre deux manifestations, après avoir été mariniers, boulangers, bouchers, charbonniers, s’improvisaient charpentiers. Ils avaient d’ailleurs pour diriger leur travail un homme du métier, Lucien Lacour, membre de leur Comité.

                Dès le 17 février, une équipe de Camelots constructeurs était à l’ouvrage et les deux premières maisons de bois commençaient à s’élever du sol. Chaque maison, construite en solides planches neuves, comprenait deux ou trois pièces selon l’importance de la famille qu’elle devrait abriter, sans compter un et parfois deux appentis pour servir d’atelier ou de cuisine. Le plancher était insolé du sol. La toiture de voliges était recouverte de toile goudronnée ; les portes et les fenêtres bien ajustées furent garnies de leurs vitres. L’ensemble était propre, élégant, agréable à voir ; ces maisons étaient très supérieures, pour la grandeur, la solidité et le confort, aux pauvres cabanes de planches pourries qu’elles remplaçaient.

                Pendant deux mois, les Camelots revinrent chaque jour à la Longueraie. A l’ouvrage dès l’aube, ils ne regagnaient Paris qu’à la nuit. Ils travaillaient par tous les temps. Pendant la première quinzaine, ils clouèrent leur toiture sous la pluie, scièrent leurs planches dans une boue épaisse, mais rien ne diminuait leur entrain. L’équipe permanente fut admirable. Elle se composait de Lucien Lacour, Lucien Martin, Raymond Duval, Quéméré, Morizot, Guy de Bouteiller, Dutac, Julien Montfort, qui étaient tous devenus en peu de temps des charpentiers fort habiles. Plus irrégulièrement, à cause de leurs occupations, Marius Plateau, Jules de Trévillers, Yves Real del Sarte, Guyon, Gross, Jalade, Freyder, Humbert, Orléans, R. de Vasselot, etc., se joignirent à eux. Bernard de Vesins et moi nous eûmes parfois le plaisir d’unir les efforts de nos bras à ceux des Camelots du Roi.

                A mesure que le printemps s’avançait, les maisons s’élevaient. Dès que l’une d’elles était achevée, on la surmontait d’un drapeau. Bientôt, toute la plaine fut couverte de ces drapeaux qui flottaient joyeusement. Au 20 avril, vint-cinq maisons étaient construites. D’autres avaient été réparées ; d’autres, encore, par un travail particulièrement pénible, avaient été transportées dans des emplacements plus favorables. Les gens du pays n’appelèrent bientôt plus la Longueraie que « la ville en bois ».

                Il restait à meubler ses maisons. Beaucoup de nos amis s’y employèrent en nous envoyant des lits, des armoires, des tables, etc. Mais ce fut l’œuvre de Madame la Marquise de Mac-Mahon et de l’association des Jeunes filles royalistes. Avec un zèle admirable, elles veillèrent à ce que rien ne manquât aux foyers reconstruits. Avec leurs bienfaits elles apportèrent fréquemment, dans tous ces ménages, le charme de leurs visites et elles y recueillirent partout la gratitude, le respect et la sympathie. Quand tout fut achevé ; Mme de Mac-Mahon et Mlle de Mas-Latrie allèrent suspendre dans chaque maison neuve une image de Jeanne d’Arc comme la marque et la seule signature des Camelots du Roi. Vers le même temps, qui était celui des élections, les inutiles, les bavards, les exploiteurs du suffrage universel commençaient à apposer sur les murailles solides et propres construites par nos amis leurs affiches de papier multicolores, leurs proclamations mensongères, leurs promesses illusoires.

                Ce symbole suffira, avions-nous dit. Nos amis, s’étaient abstenus de toute propagande directe. Mais pendant deux mois à Vigneux, comme sur les autres points pendant la période du ravitaillement, on les avait vus à l’œuvre. Ils avaient partagé la vie des ouvriers malheureux, de ces déshérités, de ces révoltés ; ils avaient travaillé aux eux, et, en dépit des préjugés cultivés contre eux, seuls ces royalistes leur avaient donné, autrement qu’en paroles, un témoignage irrécusable de leur fraternité de français. La république pouvait être jalouse, car elle était impuissante contre ce genre de propagande qui n’est pas à sa porté et qui, tout autant que les manifestations des Camelots du Roi, peut être appelée une « propagande par le fait ».

                Maurice PUJO

Posté par Camelotduroi à 21:38 - 1a - Les Camelots lors des inondations de Paris en 1910 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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